Le train est annoncé avec 40 minutes de retard. Il regarde sa montre. Il va devoir encore patienter. Il ne s'y habituera jamais. Attendre est un mot qu'il déteste, non pas qu'il soit impatient, mais ces moments de vide l'effraient depuis toujours.
Sur le quai, des voyageurs comme lui ou presque. Aussi chargés en bagages que son esprit est vide. Il ne veut pas penser, pas tout de suite.
Quelques mètres plus loin, un groupe d'enfants, bruyants. Il augmente le volume de son MP3. Oublier, s'étourdir de musique pour ne pas penser. Surtout ne pas réfléchir à sa présence sur le quai de cette gare.
Il jette un œil rapide au travers d'une vitre. Il s'étonne encore d'avoir enfilé si rapidement cette veste. Elle était restée suspendue dans l'entrée depuis si longtemps. Mécaniquement, sa main se glisse dans la poche. Ses doigts retrouvent le galet, lissé par le temps, mais intact.
Il n'a pas emporté avec lui l'article ; de toute façon, il le connaît par cœur. Ses yeux en sont imprégnés. Il serait même capable de le réécrire, mot pour mot. Entre les lignes, il a compris le message.
Depuis hier, il cherche ce qui l'a poussé à acheter le journal. Jamais depuis cinq ans et quatre mois, il n'avait cédé à l'envie. C'est vrai, il y pensait, souvent. Mais sa résistance avait toujours été plus forte. Alors pourquoi hier ?
Son esprit cartésien ne l'autorise pas à douter ; jusqu'à ce matin. Il répète à qui veut l'entendre que sa vie et les événements qui la traversent ne sont dus qu'au hasard.
Pourtant, depuis quelques heures, une faille s'est ouverte.
Sur le quai, les gens s'agitent. Les enfants s'engouffrent dans le wagon qui leur est réservé. Ils collent leur nez aux fenêtres en agitant leurs mains en signe d'au-revoir. Ils ont l'âge de l'insouciance. Comme eux, il aimerait tant être capable de se laisser porter.
Au coup de sifflet, les portes se renferment en claquant.
Un instant. Quelques minutes. Une éternité.
Il regarde le train s'éloigner.
Elle est là, derrière lui, le visage inondé de larmes mais ses yeux sourient.